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Le salon de lecture

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Annexe lounge du Café du globe Pascal Coquet Textes, fictions, desiderata...et autres billevesées


LA LEGENDE DE GODAX (Conte fabuliste)

Publié par le Moujo sur 20 Janvier 2018, 15:52pm

Catégories : #Interactivité

C’est une histoire que l’on racontait volontiers dans les cahutes. Bien installés auprès d’un feu de bois.

Dehors la fureur des éléments, le froid, le frima, le vent souffle sur les volets battants, la pluie frappe sur les carreaux dépolis.

Dans la cheminée le feu crépite. L’éclairage des flammes baigne les visages réjouis, rayonnants dans une lueur étrange, presque irréelle, vaporeuse.

On est bien chez soi, à l’abri, au chaud. Une loque sur les épaules, les pieds dans de bonnes vieilles charentaises, les yeux rivés sur le conteur qui va nous plonger dans une belle histoire, on est heureux.    ________________________________________________________

L’an de grâce onze cent quatre vingt neuf, les montagnes noires du Périgord, à Saint Hilaire, la chapelle Notre-Dame de la Miséricorde, en banlieue de Carcassonne, proche du château  de Lastours.

Edifié par les compagnons du tour de France, logé par les frères Franciscains sur la route de Compostelle, un paisible monastère et son austère beffroi.

La chapelle accueillait en son sein une grenouille, par un accord tacite avec le bon père. Cette grenouille de bénitier coulait des jours heureux dans son bassin, ne cachant pas sa joie de batifoler librement dans les fonds baptismaux, (au grand damne des fidèles paroissiens, du reste).

C’était un beau spécimen qui répondait au doux nom de Batracianus Croâtus. (Espèce migrante, originaire des pays de l’est, avait traversé les Alpes puis le nord de l’Italie)

Seulement voilà, la collégiale fut assiégée par les Cathares. Ils s’étaient installés dans le château de Lastours sis à seulement quelques lieues d’ici.

Notre batracien, qui ne partageait pas les convictions de l’occupant, ne distrayait plus les badauds : C’est le schisme, la scission. De tacite, elle devint taciturne. Le curé, cet élu, n’étant pas parfait malgré son engagement, résolut de la relâcher non loin de là, dans un étang peu ragoûtant près du village de Saint Hilaire.

Triste !

Deux mômes qui passaient par là tentaient d’établir un dialogue concernant leurs frusques et oripeaux respectifs :

« Oh lui s’pèce de Golmon, c’est quoi ton tish ! Cé mèm pas un Chegnonvi, t’es ouf, ça tourne pas rond dans ta te-té, ca l’fait pas, t’es pas d’la balle ! ‘Tin d’sa race, et tes pompes, t’as vu tes pompes, cé mèm pas des ... »                                                     « Laisse béton, keum, c’est pas l’temps des gedang’vé, chela-oim les bouch’bas ! Mais arrêt’toi, t’es hach ‘ment relou ! t’as du cyanure dans l’tube à essai ou ouaqu ? Pôv’mec ! »

Et sur ces entrefaites, une babouche sarrasine, une bouch’ba va se ficher dans la boue, au fond de ce lugubre étang aux eaux saumâtres.

Affligeant.

Interloquée, Croâtus la petite grenouille regarde avec compassion le pauvre escarpin marinant dans la fange de cette eau croupie. Tous deux incompris, exclus, rejetés. Ils ont tout en commun, la société vilipende ne veut pas d’eux ? Quelle se rassure, eux non plus !                                                                                                                                   Un amour contre nature est né. Ils furent heureux. Ils auraient certes pu avoir plein de petits têtards, seulement voilà, notre batracien, endurci par la Francisque, avait fait vœu de chasteté. Godax la babouche respectait ce choix, jusqu’à cette fois où, Tudieu, brisant son engagement...                                                                                 Arrivée au crépuscule de sa vie, la petite grenoiye, fatiguée, n’eut qu’un œuf - et de justesse encore, il fallut appeler Ragondus, le castor du marais, pour éviter le pire. Croâtus dans un dernier sursaut d’énergie dépose délicatement l’œuf dans la godasse, avec un dernier regard attendri vers sa progéniture...

Pathétique.

Un seul œuf, mais quel œuf ! A l’intérieur on pouvait discerner un point noir, l’œil du rejeton : Godax Junior.                                                                                                            Au bout de quelques heures seulement d’incubation, le ciel se voile de nuages inquiétants, s’assombrit, tonne et crache mille boules de feu incandescentes, l’eau se trouble, des risées se forment à la surface du marécage, une épaisse fumée, impénétrable, couvre les environs.

Il semble que les forces du Malin aient prit possession du sous-bois. Lucifer en personne, Inferno, Jézabel, Belzébuth, Ezéchias... Et j’en passe ! Ils sont tous venus à la fête, pour participer au baptême du petit.

Démoniaque…

La forêt de Saint Hilaire, quelque temps plus tard... Une vieille roulotte désaffectée. Elle a due servir au transport des troupes de l’Ost, l’armée médiévale, pour la bataille de Castillon. Mise hors d’usage par un jet de catapulte inopiné autant que fortuit, elle sert de relais de pêche à deux compagnons hilares et joyeux :                          Drunk et Canaille préparent leurs gaules.                                                                  «Quelle aubaine cette décharge juste à coté du marais !"                                                    " T’as raison ça fait sûrement de l’engrais pour nos poissons. »                                     Ils n’étaient peut-être pas bien finauds, mais certainement de joyeux compères. Toujours près pour la rigolade.

Joie.

Ils prennent successivement un vieux clystère rouillé, un joug de bois vermoulu, un exemplaire de l’ancien testament tout détrempé, un broc fêlé, un chandelier en bronze teinté de vert par l’oxydation, un bilboquet, une minuscule ablette et un vairon pour la gamelle du soir... Une pêche miraculeuse en somme.

Ils pourront faire du troc sur le marché ambulant dans les ruelles sombres de Carcassonne, entre la porte d’Aude et la porte Narbonnaise, une rue commerçante près de la tour de l’Inquisition, avec son cachot et ses chaînes dont la seule vision suffisait à faire abjurer n’importe qui.

Insouciance.

Le soir arrive. Les lignes sont toujours à l’eau lorsque Drunk remonte une vieille grole, un godillot à ce qu’il semble... Dégoûté, il la remet à l’eau dans un grand geste auguste, mais l’escarpin ne l’entend pas de cette oreille et va se ficher dans un arbre. La pantoufle se met à fumer...

C’est alors qu’Il apparaît, tel le génie sorti de sa lampe magique, le voici qui surgit de sa godasse parentale, sous la forme étrange d’une entité première dans un état second, protoplasmique, et, du reste, en fort mauvais équilibre.

Etonnement !!

Godax, car il s’agit bien de lui - ainsi la légende est vrai ! Le mythe devient réalité - replonge dans son étang natal.

Stupéfaction de Drunk qui prend Canaille à témoin ; « t’as vu, un monstre » Canaille, qui n’a rien vu ; « Oh lui hé, t’es pas en Ecosse ! Et puis d’abord, avec le talent qu’on a, on l’aurait déjà pêché, ton monstre, bouffon » Quoiqu’il en soit, réaction première : Plier les gaules : la peur s’empare de nos compères.

Soudain, dans une étrange fumée et un brouillard glauque, Godax, ayant pris aspect humain, gagne la rive avec facilité, couvert d’une carapace d’algues, aidé de ses pieds palmés, d’un masque et d’un tuba. Le voici debout au bord du marais.

Un visage... végétal laisse apparaître une bouche difforme, un trou abyssal d’où une voix caverneuse laisse échapper ces mots : « C’est moi, Godax Croâtus Junior, 1er et dernier du nom. Fils de Batracianus Croâtus et de Godax Senior Le seul, l’unique, l’incomparable. Se méfier des contrefaçons. Qui ose me déranger ? »

Stupeur.

A ces mots, Drunk et Canaille détalèrent comme 2 garennes dans la mire d’un fusil de chasse !

Au bord du marais, Godax achève sa métamorphose, cachant ses pieds palmés dans ses célèbres chausses : Il allait conquérir le monde, il devait réparer l’outrage fait à ses parents. Rien ne pourra l’arrêter, l’heure de la vengeance a sonné.             Alléluia !

Tremblez, gens de peu de foi !

Depuis ce temps lointain, on entend parler de faits inexpliqués commis de par le vaste monde : mais les anciens, eux, savent de quoi il s’agit.

     Pascal Coquet

Le 04/08/1996

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